Une jeunesse à la ferme : une chance pour l’avenir
Naissance au milieu des bottes de foin
Je suis né un dimanche matin de décembre 1951, dans la ferme familiale, au lieu-dit Beauvais. Petit dernier d’une fratrie de quatre enfants, je bénéficiais d’un statut privilégié et mes sœurs ne manqueront jamais de me rappeler que j’étais le « chouchou » de la maison – un statut que je n’ai pas vraiment contesté, avouons-le. J’ai grandi au milieu des champs, des bêtes, et d’une affection simple mais réelle.
Mon frère Jean, de quatorze ans mon aîné, avait déjà quitté la maison à ma naissance. Il avait été placé comme ouvrier agricole à Rablay sur Layon, chez des fermiers qui deviendraient ses beaux-parents quelques années plus tard. Cette grande différence d’âge s’expliquait facilement : mon père, fait prisonnier en 1940, n’était revenu au Voide qu’en 1945. Jean, né en 1937, avait donc été fils unique pendant un bon moment, jusqu’à l’arrivée de mes sœurs Liliane en 1945 et Jeanne en 1947.


Beauvais : une ferme, des voisins et quelques cochons
La ferme de mes parents était une petite exploitation où une dizaine de vaches et douze hectares de terre permettaient à la famille de vivre convenablement sans dépenses inutiles. Heureusement, l’élevage et la vente des lapins venaient mettre du beurre dans les épinards. Je me rappelle très bien notre maison, une longère typique, avec seulement deux pièces. La pièce de vie regroupait la cuisine – avec la cheminée et la cuisinière au bois – la salle à manger et le salon et… mon petit lit d’angle ! Quant à la chambre parentale, elle était partagée par mes parents et mes sœurs, séparés seulement par un rideau.
Au bout du couloir qui menait à la cour trônait l’écrémeuse, essentielle pour la fabrication du beurre. Face à elle, nous accédions au cellier où mon père stockait le vin issu de nos quelques vignes. Nous possédions également un fournil en terre battue équipé d’une cheminée utilisée pour la cuisson du pain grâce à son demi-cercle en briques. Petit, j’ai souvent vu ma mère y faire cuire le cochon dans une cuve en fonte – la même qui servait pour faire bouillir le linge, avant qu’elle n’aille le taper à la mare !
L’électricité avait été installée l’année de ma naissance cependant nous n’avions pas l’eau courante. Tous les jours, nous devions aller chercher l’eau au puits commun, situé au bout de la maison de nos voisins. Une aventure quotidienne !
Le lieu-dit de Beauvais était composé de quatre feux comme nous disions à l’époque : quatre familles réparties dans deux longères. Notre voisin immédiat avait un fils de mon âge. Nous étions inséparables, pratiquement siamois par nos maisons accolées. Quant à l’une des autres familles, elle ne comptait pas moins de… quinze enfants ! Un tous les ans, ou presque – comme quoi, le curé prêchant pour repeupler la France avait été bien entendu.
Tracteurs, soues et clapiers : la symphonie rurale
Le rationnement d’après-guerre n’avait pas trop impacté les campagnes et la vie s’écoulait paisiblement à la ferme où les journées de la semaine étaient rythmées par un cycle bien réglé. Les vaches, d’abord traites à la main, puis à la trayeuse, nous donnaient le lait. La cour accueillait une joyeuse ménagerie : soues à cochons, clapiers à lapins, poulailler, chevaux, grange, hangar. Chaque mercredi, mes parents se rendaient au marché de Vihiers pour y vendre à des clients fidèles leur beurre, lapins, volailles et autres animaux vivants. L’un des moments les plus marquants ? Une fois par an, le « tueur » de cochon venait à la ferme et passait la journée à tuer un cochon puis le dépecer sur l’échelle de la grange. Je revois encore le visage de cet homme. Quel travail ingrat mais indispensable à une époque où, à la campagne, toutes les familles possédaient des gorets pour leur consommation propre mais également pour la revente sur les marchés.
Malgré leur statut de locataires, mes parents ont rapidement investi dans un tracteur rouge, le modèle Pony de Massey-Ferguson, pour remplacer les chevaux aux champs. Preuve de leur avant-gardisme, une dizaine d’années plus tôt, en 1951, ils avaient fait l’acquisition d’une voiture : une Citroën C4 avec strapontins entre l’avant et la banquette arrière. Cette grosse berline nous conduisait tous les dimanches à la messe et nous permettait de rendre visite à la famille de mon père dans les Deux-Sèvres. Je m’en souviens très bien car la carcasse de cette voiture a fini dans l’enclos à lapins où des générations de lapereaux sont nés entre les sièges éventrés et la carlingue rouillée.
Une enfance paisible… ou presque

Malgré ce décor agricole, j’ai très peu travaillé à la ferme. Mon grand exploit ? Le foin. Pas encore en bottes à l’époque, il fallait le ramasser à la fourche, puis le monter dans le grenier au-dessus des étables. Une corvée poussiéreuse, fatigante, et franchement pénible. Mais mise à part cette aide ponctuelle, et une grosse frayeur avec une faucheuse qui a failli me blesser sérieusement, je coulais des jours heureux, à jouer et à découvrir la vie. Ma seule contrariété était quand mon frère revenait à la maison pour quelques jours et qu’il fallait que je partage mon lit avec lui. Ça je n’aimais pas !
Mes sœurs, trop grandes, ne jouaient pas avec moi. Elles sont parties travailler dès quatorze ans dans des familles comme aide-ménagères. À la suite de la deuxième guerre mondiale, le diocèse encourageait les naissances et le curé, du haut de sa chaire, prêchait pour une France féconde. Ainsi, de nombreuses jeunes filles, en quittant l’école, étaient placées pour aider les mères débordées par leurs nombreuses progénitures. On enseignait d’ailleurs aux petites filles dès leur plus jeune âge à savoir tenir une maison – entretien, blanchissage, repassage, cuisine…





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